In­di­ces ol­fac­tifs dans la pein­ture de rêve (Par­tie II)

La peinture a toujours été friande de représentations oniriques. Rêves et cauchemars font en effet de merveilleux sujets pour les artistes, qui y glissent parfois des indices olfactifs.

Quelques historiens de l’art cherchent aujourd’hui à comprendre les œuvres du passé par le prisme d’un “regard olfactif” s’attachant aux évocations visuelles d’effluves et de sources odorantes. Ce regard dirigé par le nez permet parfois de déceler des symboliques cachées, de faire émerger des interprétations inédites en s’intéressant à ce que l’œil seul ne peut comprendre. Parfois, en imaginant simplement les senteurs qui pourraient émaner des scènes représentées, notre perception de l’œuvre change. L’entrée dans le tableau devient totale, plus viscérale. C’est notamment le cas de nombreuses œuvres oniriques du XIXe siècle dans lesquelles foisonnent fleurs et plantes odorantes et qui se prêtent ainsi à d’intéressantes lectures olfactives.

Dans Le Rêve (1883) de Pierre Puvis de Chavannes, un jeune voyageur s’est endormi sous la lune, au pied d’un pin, le long du littoral. Trois jeunes femmes d’une irréelle beauté lui apparaissent en rêve, flottant dans le ciel étoilé : la première, des roses à la main, évoque l’Amour, la deuxième, brandissant une couronne de laurier, incarne la Gloire tandis que la dernière répand les pièces de la Fortune. Ainsi, les senteurs viennent s’immiscer dans la scène : ceux, réels, du paysage lui-même, à l’instar des effluves résineux de l’arbre qui abrite le sommeil du jeune homme, et ceux, rêvés, des fleurs que fait pleuvoir sur lui sur la première figure allégorique, ainsi que du laurier, fortement aromatique, porté par la seconde. Amour, gloire et fortune sont pour le voyageur, de condition visiblement modeste, des rêves aussi séduisants que fuyants, à l’instar de ces parfums, délicieux et pourtant impossibles à saisir et à retenir.

Dans une œuvre de Gustave Courbet légèrement antérieure, intitulée Le Rêve ou Le Hamac (1844), les roses surplombent également la figure endormie. Il s’agit cependant, cette fois, d’une jeune femme langoureusement pâmée dans un hamac suspendu au-dessus d’un cours d’eau, et les fleurs qui l’ennivrent de leur parfum sont bien réelles. Un pétale carmin s’en en même détaché et repose sur la toile du hamac auprès de la jeune femme. Celle-ci est représentée dans une posture hautement suggestive, comme prise dans son sommeil par un plaisir charnel. Ses joues sont colorées d’un rose intense et ses mollets comme sa poitrine sont dévoilés par sa robe dégraffée, ne laissant aucun doute quant au caractère érotique de son rêve – et de la scène. Or dans cette ambiance végétale, aquatique, plutôt fraîche en apparence, c’est bien l’odeur de ces fleurs penchées sur le visage de la belle endormie qui semble exciter ses sens et induire des rêves empreints de sensualité.

C’est une autre forme de rêves qu’induit le parfum floral dans The Day Dream (1880) – c’est-à-dire le rêve éveillé – de Dante Gabriel Rossetti. Une femme assise au milieu des branches d’un sycomore, vêtue d’une robe d’un vert profond et semblant presque ne faire qu’une avec l’arbre, délaisse le livre qu’elle lisait et tient dans la paume ouverte de sa main gauche une grande fleur de chèvrefeuille des bois. Cette inflorescence particulièrement odorante était un symbole d’amour à l’époque Victorienne. Ici, le chèvrefeuille symbolise non seulement les pensées amoureuses qui occupent la figure féminine, mais son parfum est probablement également l’un des vecteurs de sa rêverie. “Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique” écrivait quelques années plus tôt le poète Charles Baudelaire. C’est ce même phénomène qui, dans cette scène, permet à la jeune femme au regard rêveur de quitter la réalité sur les ailes du parfum. Bien qu’elle ne soit pas endormie, la puissance d’induction imaginatrice des senteurs agit sur elle comme sur la jeune femme du tableau de Courbet.

Les fleurs et plantes odorifères représentées par les artistes aux côtés des rêveurs, qu’elles se déploient autour de la figure endormie ou dans le rêve même, ont toujours une fonction d’excitation de celui-ci, d’accroissement de son intensité. Et quiconque a déjà fait l’expérience d’un rêve olfactif ou même simplement d’un sommeil dans un environnement odorant, comprendra celle vécue par les personnages représentés dans ces œuvres.

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