Ce dont rêvent les aveugles

Même s’ils rêvent sans voir, les aveugles de naissance font des songes aussi intenses que ceux des voyants. Seulement, leurs rêves débordent d’odeurs, de goûts, de sons et de sensations tactiles et proprioceptives !

Les rêves sont faits à la fois de ce que nous sentons et ressentons, et de la façon dont l’ensemble de nos perceptions, de nos savoirs et de nos expériences nourrissent nos représentations mentales du monde. Posséder le sens de la vue n’est donc pas nécessaire pour rêver. Les songes des personnes non-voyantes sont ainsi remplis de sensations, notamment olfactives, gustatives et tactiles, le sommeil portant les échos de la manière dont ces personnes font l’expérience du monde en état d’éveil.

D’après la neurologue Isabelle Arnulf, ces sensations non-visuelles ne se manifestent que dans 1% des récits de rêves chez les personnes voyantes. Cela n’a rien d’étonnant lorsqu’on sait que la vue est un sens dominant chez l’être humain : près de la moitié de notre cerveau est consacrée au traitement des informations visuelles et l’exercice de la vision inhibe même légèrement l’activité cérébrale liée aux autres sens. Nous tendons en outre, pour des raisons culturelles, à accorder plus de saillance aux sensations visuelles. Ainsi les personnes voyantes associent-elles la plupart de leurs expériences à des images plutôt qu’à des sons, des goûts ou des odeurs.

A l’inverse, certaines études ont montré que les personnes dépourvues de ce sens dominant rêvaient bien plus largement de senteurs, de sons, de musique, de contacts, etc. L’activité cérébrale d’aveugles et de voyants a par exemple été observée lors du sommeil durant les phases de rêve : chez les aveugles de naissance, les zones liées aux odeurs, aux sons et au toucher sont particulièrement irriguées, significativement plus que chez les personnes voyantes.

Ainsi, alors qu’une personne dotée d’une vision normale rêvera d’un proche en mobilisant des souvenirs visuels (forme du visage, couleur de la peau, des cheveux et des yeux, taille, corpulence, vêtements…), une personne aveugle associera plutôt un proche à une combinaison d’expériences non visuelles comme le timbre de la voix, l’énonciation, l’odeur corporelle, le parfum… Ce sont ces sensations qui se manifesteront dans le rêve pour représenter et identifier la personne présente.

Dans l’une de ses autobiographies, The World I Live in (1908), la célèbre autrice américaine Helen Keller, devenue aveugle, sourde et muette avant l’âge de deux ans, explique : « Dans mes rêves, j’ai des sensations, des odeurs, des goûts, et des idées que je ne me souviens pas avoir eues dans la réalité. […] Je sens et je goûte autant que pendant mes heures de veille ». Et de raconter un rêve olfactif particulièrement réaliste : « Une fois, j’ai senti une odeur de banane, et l’odeur dans mes narines était si vive que le matin, avant de m’habiller, je me mis à chercher les bananes dans le buffet. Il n’y avait pas de bananes, et aucune odeur de banane nulle part ! »

Bien entendu, l’expérience onirique des personnes ayant perdu la vue après l’âge de 5 ou 6 ans est très différente de celle d’une personne ne l’ayant jamais eu. Souvent, persistent dans leurs rêves, des images, des formes et des couleurs, auxquels viennent s’ajouter, plus fréquemment certainement que pour les voyants, des impressions venues du sens du toucher et des sens chimiques. C’est alors l’ensemble du sensorium qui est sollicité mentalement dans l’état de rêve !

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Qu’est-ce qu’un rêve olfactif ?

Si certaines personnes rapportent depuis longtemps sentir parfois des choses pendant leur sommeil en l’absence de tout stimuli extérieur, les mécanismes en jeu dans le rêve olfactif restent encore largement mystérieux. Comment rêve-t-on d’odeurs ? Et pourquoi n’en rêvons-nous pas tous ?

Même s’il n’était pas un grand défenseur de l’odorat, le psychiatre Sigmund Freud fut parmi les premiers à évoquer les rêves olfactifs. Il mentionne ce phénomène mystérieux dans son ouvrage de 1899, L’interprétation des rêves, dans lequel il donne notamment l’exemple d’un garçon de treize ans souffrant régulièrement des cauchemars dans lesquels « il y avait une odeur de poix et de soufre ». Avant Freud, ceux qui s’intéressaient au sujet du rêve niaient souvent l’existence et la possibilité même du rêve olfactif ou gustatif. Le psychologue Paul W. Radestock, par exemple, considérait que « dans le cas des rêves, les sens de l’odorat et du goût fournissent le moins d’éléments » et n’a pas poussé plus loin ses investigations sur le sujet.

Bien qu’il soit désormais admis que les rêves olfactifs sont possibles – que le contenu olfactif soit ou non central à la signification du rêve –, les scientifiques cherchent toujours à comprendre ce qui les engendre et pourquoi la plupart des gens n’en font jamais – ou rarement – l’expérience. Interviewée par la BBC en 2014, Francesca Faruolo, directrice du Festival dell’Olfatto de Bologne, émettait l’hypothèse que les rêves olfactifs sont plus répandus chez les personnes qui, dans leur vie quotidienne, sont « soit très sensibles aux odeurs, soit ont un sens de l’odorat très entraîné ». En 2021, une étude publiée dans Brain Sciences a corroboré cette théorie en montrant que les récits de rêve faisant état de contenus chimiosensoriels étaient « plus fréquents chez les individus ayant une plus grande conscience des odeurs ». Ces individus sont en effet, en toute logique, plus susceptibles de ressentir des odeurs mentales créées par les régions de leur cerveau habituellement impliquées dans l’olfaction, et ce alors qu’aucune odeur n’est réellement présente !

Cela expliquerait également pourquoi la plupart des gens ne rêvent pas d’odeurs. Notre odorat est en effet largement négligé dans les cultures occidentales, longtemps jugé superflu, non raffiné, indigne d’être cultivé. Les parties de notre cerveau consacrées au traitement des informations olfactives manquent donc d’un entraînement conscient et régulier, et nos capacités à identifier et à nommer les odeurs sont généralement relativement faibles. Avec un fort biais socioculturel en faveur des perceptions visuelles, la majeure partie de notre expérience olfactive passe donc inaperçue. Comment alors pourrait-elle ressurgir durant l’état de rêve ?

Une étude canadienne sur la « Prévalence des expériences auditives, olfactives et gustatives dans les rêves domestiques », publiée en 1998 dans la revue Perceptual and Motor Skills, a montré que les sensations olfactives et gustatives n’étaient présentes que dans environ 1 % des 3 372 récits de rêves recueillis par l’équipe de chercheurs, même si environ 35 % des hommes et 41 % des femmes déclaraient avoir déjà fait un rêve à contenu olfactif à un moment ou à l’autre de leur vie. « Un pourcentage significativement plus élevé de femmes que d’hommes ont rapporté un ou plusieurs rêves contenant des références à des sensations olfactives » soulignent les auteurs. Ces résultats, similaires à ceux d’une étude de 1970 sur le sujet, s’expliqueraient potentiellement par le fait que les femmes seraient, de manière générale, plus intéressées par les odeurs que les hommes, ce qui rendraient plus fréquentes les expériences olfactives dans les rêves féminins…

Une autre étude publiée dans Imagination Cognition and Personality en 2005 visait à vérifier l’honnêteté des personnes qui prétendent rêver d’odeurs d’une part et d’autre part à différencier les rêves olfactifs des hallucinations olfactives qui sont touchent parfois les personnes souffrant de problèmes de santé mentale, d’épilepsie, et d’autres pathologies. Le protocole de l’étude a ainsi permis d’obtenir des rapports de rêves plus fiables, suggérant que ces rêves sont bien authentiques, mais également qu’ils peuvent survenir chez toute personne saine de corps et d’esprit.

L’étude a également révélé que les rêves olfactifs ont « des caractéristiques similaires à l’olfaction réelle (émotive et brève) » et sont « représentatifs des odeurs rencontrées dans la vie quotidienne » telles que celles du bacon, du curry, des pâtisseries, des oranges, de la pizza, des tomates, du vin, des cigares ou cigarettes, de la fumée, du sang, du savon, de la crème solaire, de l’herbe, etc. En d’autres termes, les rêves olfactifs ont tendance à être plus courts et plus chargés d’émotions que les rêves visuels. En outre, les rêveurs olfactifs perçoivent le plus souvent des odeurs qui leur sont familières. L’une des études les plus récentes sur le sujet, publiée en 2022 dans Physiology & Behaviour, confirme ceci et explique que « les odeurs perçues dans les rêves sont principalement liées à la nourriture, au brûlé et à la fumée, aux odeurs corporelles, à la nature et à certains environnements et objets ». Les rêves olfactifs ne sont donc peut-être pas aussi étranges, aussi fous ni aussi surréalistes que peuvent l’être les rêves où prédominent les images, mais ils constituent, lorsqu’ils se produisent, une expérience puissante et un vrai témoignage des potentialités remarquables et pourtant toujours relativement méconnues de notre cerveau olfactif !

Finalement, même s’ils peuvent constituer une expérience agréable lorsqu’il s’agit de sentir de la nourriture, des paysages naturels ou des cosmétiques, force est de constater que de tels rêves ne sont pas toujours plaisants ! Une femme de 39 ans citée dans l’étude de 1998 décrivait ainsi son rêve : « Deux gars que j’avais engagés pour nettoyer ma maison sont chez moi. […] Je monte à l’étage pour vérifier ce qu’ils ont fait et aperçois leur gros chien, un pitbull, qu’ils ont attaché avec une longue corde. Le chien se promène partout dans la maison. Il y a une odeur nauséabonde et tout est en désordre ». Dans ce cas, sans doute vaut-il mieux le rêver que le vivre !

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Indices olfactifs dans la peinture de rêve (Partie II)

La peinture a toujours été friande de représentations oniriques. Rêves et cauchemars font en effet de merveilleux sujets pour les artistes, qui y glissent parfois des indices olfactifs.

Quelques historiens de l’art cherchent aujourd’hui à comprendre les œuvres du passé par le prisme d’un “regard olfactif” s’attachant aux évocations visuelles d’effluves et de sources odorantes. Ce regard dirigé par le nez permet parfois de déceler des symboliques cachées, de faire émerger des interprétations inédites en s’intéressant à ce que l’œil seul ne peut comprendre. Parfois, en imaginant simplement les senteurs qui pourraient émaner des scènes représentées, notre perception de l’œuvre change. L’entrée dans le tableau devient totale, plus viscérale. C’est notamment le cas de nombreuses œuvres oniriques du XIXe siècle dans lesquelles foisonnent fleurs et plantes odorantes et qui se prêtent ainsi à d’intéressantes lectures olfactives.

Dans Le Rêve (1883) de Pierre Puvis de Chavannes, un jeune voyageur s’est endormi sous la lune, au pied d’un pin, le long du littoral. Trois jeunes femmes d’une irréelle beauté lui apparaissent en rêve, flottant dans le ciel étoilé : la première, des roses à la main, évoque l’Amour, la deuxième, brandissant une couronne de laurier, incarne la Gloire tandis que la dernière répand les pièces de la Fortune. Ainsi, les senteurs viennent s’immiscer dans la scène : ceux, réels, du paysage lui-même, à l’instar des effluves résineux de l’arbre qui abrite le sommeil du jeune homme, et ceux, rêvés, des fleurs que fait pleuvoir sur lui sur la première figure allégorique, ainsi que du laurier, fortement aromatique, porté par la seconde. Amour, gloire et fortune sont pour le voyageur, de condition visiblement modeste, des rêves aussi séduisants que fuyants, à l’instar de ces parfums, délicieux et pourtant impossibles à saisir et à retenir.

Dans une œuvre de Gustave Courbet légèrement antérieure, intitulée Le Rêve ou Le Hamac (1844), les roses surplombent également la figure endormie. Il s’agit cependant, cette fois, d’une jeune femme langoureusement pâmée dans un hamac suspendu au-dessus d’un cours d’eau, et les fleurs qui l’ennivrent de leur parfum sont bien réelles. Un pétale carmin s’en en même détaché et repose sur la toile du hamac auprès de la jeune femme. Celle-ci est représentée dans une posture hautement suggestive, comme prise dans son sommeil par un plaisir charnel. Ses joues sont colorées d’un rose intense et ses mollets comme sa poitrine sont dévoilés par sa robe dégraffée, ne laissant aucun doute quant au caractère érotique de son rêve – et de la scène. Or dans cette ambiance végétale, aquatique, plutôt fraîche en apparence, c’est bien l’odeur de ces fleurs penchées sur le visage de la belle endormie qui semble exciter ses sens et induire des rêves empreints de sensualité.

C’est une autre forme de rêves qu’induit le parfum floral dans The Day Dream (1880) – c’est-à-dire le rêve éveillé – de Dante Gabriel Rossetti. Une femme assise au milieu des branches d’un sycomore, vêtue d’une robe d’un vert profond et semblant presque ne faire qu’une avec l’arbre, délaisse le livre qu’elle lisait et tient dans la paume ouverte de sa main gauche une grande fleur de chèvrefeuille des bois. Cette inflorescence particulièrement odorante était un symbole d’amour à l’époque Victorienne. Ici, le chèvrefeuille symbolise non seulement les pensées amoureuses qui occupent la figure féminine, mais son parfum est probablement également l’un des vecteurs de sa rêverie. “Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique” écrivait quelques années plus tôt le poète Charles Baudelaire. C’est ce même phénomène qui, dans cette scène, permet à la jeune femme au regard rêveur de quitter la réalité sur les ailes du parfum. Bien qu’elle ne soit pas endormie, la puissance d’induction imaginatrice des senteurs agit sur elle comme sur la jeune femme du tableau de Courbet.

Les fleurs et plantes odorifères représentées par les artistes aux côtés des rêveurs, qu’elles se déploient autour de la figure endormie ou dans le rêve même, ont toujours une fonction d’excitation de celui-ci, d’accroissement de son intensité. Et quiconque a déjà fait l’expérience d’un rêve olfactif ou même simplement d’un sommeil dans un environnement odorant, comprendra celle vécue par les personnages représentés dans ces œuvres.

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Indices olfactifs dans la peinture de rêve (Partie I)

La peinture a toujours été friande de représentations oniriques. Rêves et cauchemars font en effet de merveilleux sujets pour les artistes, qui y glissent parfois des indices olfactifs.

Quelques historiens de l’art cherchent aujourd’hui à comprendre les œuvres du passé  en s’attachant aux évocations visuelles d’effluves et de sources odorantes. En identifiant celles-ci, en les décodant, ce regard dirigé par le nez permet parfois de déceler des symboliques cachées, de faire émerger des interprétations inédites en s’intéressant à ce que l’œil seul ne peut comprendre. Parfois, en imaginant simplement les senteurs qui pourraient émaner des scènes représentées, notre perception de l’œuvre change. L’entrée dans le tableau devient totale, plus viscérale. C’est notamment le cas de nombreuses œuvres oniriques qui se prêtent à d’intéressantes lectures olfactives.

Ainsi, le célèbre Cauchemar (1781) de Johann Heinrich Füssli se révèle être une œuvre éminemment sensorielle. Le tableau, qui offre à la fois l’image d’une femme assoupie, contorsionnée sous l’effet de son mauvais rêve, et la représentation des créatures qui peuplent celui-ci, a suscité de multiples interprétations. Pour une œuvre traitant de l’univers désincarné des rêves, les corps et les sensations sont paradoxalement très présents dans ce tableau. On peut notamment imaginer les odeurs parvenant aux narines de la jeune femme. Du démon velu perché sur elle, semblant tenir plus de la bête que de l’apparition éthérée, pourrait émaner des relents fauves de fourrure ou de soufre. Beaucoup de croyances attribuent en effet aux créatures démoniaques des odeurs pestilentielles. Serait-ce aussi pour cela que la jeune femme drapée de blanc semble défaillir dans son sommeil ? En promenant un regard olfactif sur la toile, on remarque également, sur le guéridon placé au premier plan, un petit nécessaire de toilette composé d’un miroir, d’une boîte à poudre ronde et d’un flacon de parfum. La jeune femme s’en serait-elle aspergé avant de se coucher ? Entre odeurs séduisantes et déplaisantes, l’ambiguïté plane dans l’air.

Plus proche de nous, Le Rêve de Henri Rousseau (1910) est tout aussi teinté de cet étrange mélange entre sensualité et danger qui baigne l’atmosphère du songe représenté. Une femme blanche, entièrement nue, se trouve étendue sur un divan, au cœur d’une jungle foisonnante peuplée de fleurs de lotus immenses, de fruits colorés et d’animaux sub-sahariens (lion, lionne, serpent, éléphant, singe, oiseaux exotiques…). Est-ce son rêve que nous voyons se déployer, ou celui de son amant qui la peint ? La réponse est incertaine. Toute comme la figure mystérieuse à la peau sombre, vêtue d’un pagne bariolé et jouant d’une sorte de flûte, qui se tient dans cette forêt tropicale imaginaire, semblant charmer ses habitants d’une musique inaudible. Nul doute que de ce riche paysage rêvé émanent aussi des odeurs troublantes et ambivalentes : senteurs rudes des fauves, effluves végétaux et humides, parfum sucré des fruits et souffle capiteux des lotus… Cette sensorialité multiple et exacerbée pourrait surprendre dans la représentation de ce qui s’apparente à une vision de l’esprit, mais c’est sans compter sur la capacité de notre cerveau à sentir au sein même du rêve !

Ainsi, grâce à un effort d’imagination, les odeurs nous font entrer dans le plan pictural de ces œuvres en même temps que dans les rêves représentés par les artistes, au point que l’on ne sait plus si elles émanent de la psyché des sujets ou de leur environnement peint.

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L’odorat dans les cultures extra-occidentales

Saviez-vous que dans certaines régions du monde – notamment dans les régions tropicales, où les odeurs sont plus intenses et plus diversifiées – les odeurs ont des rôles socioculturels et cosmologiques importants ?

Contrairement à la conception occidentale dans laquelle les sensations olfactives sont souvent considérées comme subjectives, arbitraires et sans importance, de nombreuses sociétés extra-occidentales considèrent les senteurs comme des éléments à part entière de leur tissu culturel, social et cosmologique. Les chercheurs du champ de l’anthropologie sensorielle ont découvert de nombreux exemples de peuples pour lesquels les odeurs jouent un rôle structurel majeur, comme les Batek Negritos de la péninsule malaisienne ou les Sereer Ndut au Sénégal. Dans ces cosmologies, les odeurs ne sont pas seulement agréables ou désagréables, ce sont des symboles culturels profondément ancrés dans des constructions sociales partagées. Elles peuvent ainsi déterminer les ordonnancements naturels, religieux et politiques, renforcer les structures sociales, orienter la sociabilité humaine, participer à la communication entre l’homme et le monde invisible, incarner des concepts tels que le temps, la vie ou la mort, ou véhiculer de nombreuses autres significations. Ces peuples partagent donc non seulement des « visions du monde », mais aussi des « olfactions du monde », leur sens de l’odorat participant activement à l’organisation des espaces physiques et idéologiques.

Par exemple, pour les Ongees résidant dans les îles d’Andaman, situées entre l’Inde et la Birmanie, l’univers et l’essence même de l’existence sont définis par l’odorat, ce qui signifie qu’ils s’appuient sur des modèles de représentation olfactifs pour ordonner leur monde. Leur calendrier est ainsi basé sur les effluves des fleurs, chaque saison se distinguant par une senteur spécifique. Les identités individuelles sont également façonnées par diverses odeurs symboliques. Une salutation habituelle parmi les Ongees est la question « Comment va ton nez ? » L’étiquette locale dicte différentes réponses en fonction de l’état émotionnel de l’autre personne. Si l’on répond que l’on se sent « lourd d’odeur », la personne en face doit inhaler profondément pour alléger le poids odorant de son interlocuteur. A l’inverse, si la personne interrogée ressent un déficit d’énergie olfactive, il est considéré comme courtois de lui offrir un surplus de parfum en soufflant sur elle.

Alors que les langues occidentales manquent de mots pour exprimer la variété des odeurs, les populations qui accordent une plus grande importance au sens de l’odorat au sein de leur cosmologie ont tendance à disposer d’un vocabulaire plus large pour désigner et décrire la variété des senteurs de leur environnement. Par exemple, selon une étude néerlandaise de 2014, les locuteurs du Jahai, une langue autochtone malaisienne, possèdent un lexique précis pour les odeurs : ils ont ainsi la même gamme de mots pour désigner celles-ci que les francophones pour les couleurs. Et le Jahai n’est pas le seul exemple de langue riche en vocabulaire olfactif. Être capable de décrire précisément les phénomènes olfactifs peut en effet être un avantage dans certains environnements, par exemple dans la jungle, où les dangers sont nombreux et où le regard ne peut porter très loin…

L’exploration de l’odorat dans les cultures non-occidentales révèle ainsi une richesse potentiellement insoupçonnée tant l’importance socioculturelle et cosmologique accordées ailleurs aux odeurs dépasse la conception occidentale limitée de l’olfaction. Qu’il s’agisse de signifiants culturels ou qu’elles remplissent des rôles structurels, les odeurs font partie intégrante de l’identité et des visions du monde de ces communautés. Comprendre ces perspectives élargit non seulement notre appréciation de la diversité des expériences humaines, mais souligne également l’importance potentielle de l’odorat dans nos propres vies.​

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L’odorat des mammifères : un sens pour la survie

De l’orientation à la recherche de nourriture, en passant par l’évitement des menaces potentielles et la communication intra ou inter-spécifique, l’olfaction joue des rôles nombreux et indispensables dans la vie des mammifères, dictant bon nombre de leurs comportements les plus importants.

Les premiers mammifères ayant été pour la plupart nocturnes et leur sens de la vue de facto peu développé, ces derniers s’appuyaient largement sur les signaux olfactifs et phéromonaux de leur environnement. Aujourd’hui la plupart des mammifères, même diurnes, compte encore sur la finesse de leur odorat, non seulement pour localiser les sources de nourriture, mais aussi pour distinguer ce qui est comestible de ce qui ne l’est pas. Cette capacité à identifier rapidement les substances nutritives témoigne de l’importance du système olfactif pour assurer la survie. En outre, au-delà de cette fonction essentielle, l’odorat participe aussi à la régulation de l’appétit, processus vital pour maintenir une santé optimale. 

Le sens olfactif est également une pierre angulaire de la sociabilité. Les mammifères utilisent leur odorat pour reconnaître leurs proches, discerner leurs états émotionnels et localiser des partenaires potentiels. La chimie complexe des odeurs permet l’établissement de liens sociaux et la transmission d’informations émotionnelles, favorisant des connexions essentielles au bien-être et à la perpétuation des espèces. L’organe voméronasal, également connu sous le nom d’organe de Jacobson, situé dans les tissus mous des fosses nasales, prend également en charge cette fonction. Chez les mammifères non-humains, cet organe olfactif auxiliaire est responsable de la détection de signaux chimiques volatils ou non, tels que les phéromones, qui servent de signaux de communication chimiques.

L’information olfactive est également un outil crucial pour éviter les dangers. Dans la danse perpétuelle entre prédateur et proie, l’odorat des herbivores sert par exemple à déceler la proximité des carnivores et à déclencher la fuite. Les mammifères peuvent également détecter par le nez des substances toxiques ou identifier la présence d’un incendie. Cette conscience accrue des diverses senteurs de l’environnement permet d’engendrer des réponses rapides et adaptées, améliorant ainsi les chances de survie dans un monde rempli de menaces.

Enfin, l’odorat étend son influence dans le domaine de l’orientation. Les mammifères utilisent leur odorat pour suivre des traces, identifier des territoires – les leurs ou ceux des autres – et parcourir leurs routes migratoires. Cette capacité remarquable met en valeur le lien complexe entre l’olfaction et la conscience spatiale, permettant aux animaux de parcourir leur environnement avec précision.

La transmission rapide des informations olfactives dans le cerveau témoigne de l’importance évolutive du sens de l’odorat. Les signaux olfactifs circulent en effet particulièrement rapidement dans le cerveau, déclenchant des réponses rapides et  cruciales pour la survie. La catégorisation immédiate d’une odeur comme plaisante ou repoussante est un instinct primordial ancré dans la nécessité de prendre une décision instantanée face aux potentielles menaces. En présence d’une odeur désagréable, le cortex insulaire peut même déclencher des mécanismes de défense involontaires. Du plissement instinctif du nez à la toux, en passant par les éternuements ou les vomissements, ces réactions sont des mesures de protection destinées à expulser ou éviter les substances potentiellement nocives. Le système olfactif participe donc non seulement à la prise de décision consciente, mais régit également des réponses réflexes visant à préserver le bien-être et la santé des individus.

Les jugements olfactifs imprègnent notre vie quotidienne, guidant souvent nos comportements sans que nous en ayons conscience. Tout comme nos ancêtres animaux, nous humains effectuons constamment des évaluations olfactives qui façonnent nos interactions avec l’environnement. Du choix d’un repas à la sélection d’un partenaire de vie, l’influence de l’odeur sur la prise de décision est omniprésente et opère souvent sous la surface de notre pensée consciente. Il convient par conséquent de reconnaître l’impact profond du sens olfactif sur nos vies et nos manières d’habiter le monde.

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Vivre sans odorat

Si nous savons tous ce qu’est la cécité ou la surdité et compatissons profondément avec ceux qui en sont affectés, la perte de nos sens chimiques semble inspirer moins de crainte. Elle constitue pourtant un handicap profond et sous-estimé.

Avant la propagation mondiale du Covid-19, l’anosmie et l’agueusie – désignant respectivement la perte des fonctions olfactives et gustatives – étaient encore des termes relativement obscurs pour la plupart des gens. A présent qu’une grande partie de la population mondiale a fait l’expérience de l’un ou l’autre de ces états, l’intérêt pour ces pathologies a augmenté de façon exponentielle.

Lorsqu’elle ne résulte pas d’une anomalie congénitale, l’anosmie est souvent liée à une atteinte du nerf olfactif entraînant un spectre d’expériences allant de perturbations partielles ou temporaires à une perte complète et/ou durable. Elle survient généralement après une infection virale (comme la grippe) ou une allergie. Elle peut également être la conséquence de certaines infections des voies respiratoires supérieures ou d’une maladie inflammatoire chronique, mais peut également apparaître dans le cadre de certains troubles neurologiques et neurodégénératifs, ou encore suite à un traumatisme crânien.

Les conséquences de cette perte ne sont pas à prendre à la légère. Elles englobent une perte d’appétit, une diminution de la libido, une anxiété accrue allant parfois jusqu’à la dépression. Les personnes atteintes se trouvent en effet incapables d’apprécier les saveurs des aliments et des boissons, de reconnaître et d’apprécier l’odeur de leurs proches, etc. Certains peuvent aussi se sentir constamment préoccupés par leurs propres odeurs corporelles. L’absence de dimension olfactive laisse ainsi les individus aux prises avec des sentiments d’isolement, de confusion, de désorientation et de frustration. Les relations humaines sont en effet profondément guidées par l’odorat. Sa perte se traduit donc aussi par une impression de perdre une dimension importante du monde, voire d’être enfermé, coupé d’une grande partie du monde extérieur. Vivre sans odorat peut également présenter des dangers réels. L’incapacité à détecter la fumée d’un incendie ou l’odeur révélatrice d’une fuite de gaz crée un climat peu sécurisant, nous rappelant le rôle essentiel que joue l’olfaction dans la protection des individus contre les menaces potentielles. Si traverser la vie sans odorat n’est pas impossible, cela présente cependant des défis parfois inattendus !

Certains anosmiques – à l’exclusion de ceux nés sans odorat – sont parfois encore capables de sentir dans leurs rêves, comme si leur cerveau se souvenait des odeurs. Ce qui ne manque pas de susciter des sentiments ambivalents : une grande joie durant le rêve, et une déception égale à l’heure du réveil…

Dans certains cas, l’odorat peut ne jamais revenir, cependant, dans une grande majorité des cas, les perceptions olfactives reviennent après quelques jours, quelques mois – ou, plus rarement, quelques années. Il faut en effet du temps pour qu’un circuit fonctionnel nez-cerveau se reforme car les nouveaux neurones olfactifs qui vont s’insérer dans l’épithélium olfactif doivent prolonger leurs axones et se connecter au bulbe olfactif pour une transmission correcte de l’information. L’un des moyens de faciliter ces nouvelles connexions est la stimulation olfactive quotidienne qui contribue à booster la neurogenèse. Depuis la pandémie de Covid-19, les protocoles d’entraînement olfactif se sont multipliés pour aider les gens à retrouver l’odorat. Avec des résultats certes progressifs mais généralement positifs ! Alors quelle joie de retrouver non seulement la beauté et la richesse des senteurs mais également un sentiment de sécurité et d’appartenance ! De se sentir à nouveau en connexion avec le monde et les gens qui y vivent. Comme on l’entend souvent des patients ayant retrouvé les pleines capacités de leur nez  : « C’est comme passer du noir et blanc à la couleur ! »

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Rêves de fleurs au cinéma

Le cinéma, en tant que médium artistique, a toujours été un espace propice à l'exploration de l'imagination humaine. Parmi les thèmes les plus captivants pour les cinéastes, celui des rêves figure en bonne place.

Très tôt le cinéma muet s’intéresse à la mise en images de ce qui se déroule en secret derrière nos paupières closes. En 1926, Les mystères d’une âme de Georg Wilhelm Pabst se propose déjà de restituer un rêve à l’écran, grâce à la magie de l’image filmique qui autorise tant de choses. L’attrait des rêves au cinéma réside en effet autant dans l’invention de ressorts narratifs singuliers que dans leur potentiel pour l’expérimentation visuelle et sonore. Les songes offrent aux cinéastes un espace sans limites, où l’imaginaire peut s’épanouir, où les perceptions peuvent être distordues et les émotions humaines explorées en profondeur.

Si la présence d’odeurs dans les rêves cinématographiques est difficile à déterminer, il est cependant notable que nombreux sont les songes, visions et fantasmes qui prennent à l’écran des formes florales. L’abondance souvent irréelle de fleurs dans ces images oniriques est même parfois telle que les fragrances qui s’en échappent immanquablement sont fortement suggérées à l’imagination des spectateurs. C’est notamment le cas dans la scène culte d’American Beauty (1999) de Sam Mendes, dans laquelle la jeune Angela, nue et pâmée dans un océan de roses rouges, apparaît en vision à Lester Burnham, si captivé par ce fantasme qu’il croit sentir pleuvoir les pétales sur son visage et son oreiller.

C’est aussi un débordement floral qui, dans Big Fish (2003) de Tim Burton, sert de décor à la déclaration d’amour de Ed à Sandra. L’immense champ de jonquilles ensoleillé dans lequel se tiennent les personnages a évidemment tout d’un rêve, à l’instar des nombreuses aventures relatées par le personnage principal. De la même manière, c’est un merveilleux tapis de fleurs multicolores, d’une beauté toute irréelle, qui sert de décor à la dernière séquence de Sunshine Through the Rain, le premier rêve qui compose le film à segments Dreams (1990) de Akira Kurosawa.

La scène de danse finale d’Un Américain à Paris (1951) de Vincente Minelli, représentative de ce qu’on nomme le Dream Ballet – intermède dansé qui permet un décrochement narratif, au ton souvent fantasmagorique – est, elle aussi, remplie de fleurs. Jerry Mulligan, interprété par Gene Kelly, est emporté dans un rêverie amoureuse et artistique, un ballet rêvé dans lequel il retrouve Lise Bouvier, le personnage de Leslie Caron. Durant l’un des tableaux, Jerry danse ainsi avec Lise au milieu d’un marché aux fleurs d’une beauté onirique, jusqu’à ce que la jeune fille se change, dans ses bras, en un énorme bouquet d’efflorescences parfumées.

Des fleurs encore, de toutes sortes, peuplent le long rêve d’Alice au pays des merveilles. Leur présence animée et colorée dans les diverses adaptations du texte de Lewis Carroll – particulièrement celles des studios Disney en 1951 et de Tim Burton en 2010 – donnent à imaginer les parfums variés s’échappant de leurs vastes corolles pour chatouiller les narines d’une Alice à peine plus grande qu’une abeille.

Si le cinéma est d’abord médium audiovisuel, les tentatives d’enrichir sa palette sensorielle sont presque aussi anciennes que lui. Dès les années 1920, après l’ajout de la bande sonore à l’image en mouvement, l’adjonction de stimulations olfactives se présente à certains comme l’étape la plus logique pour entériner la puissance illusionniste du cinéma. Cependant, bien que ce soient multipliées depuis les années 1930 les tentatives et les prototypes destinés à odoriser les films, cette dimension reste encore peu exploitée de nos jours. Le jour où elle sera monnaie courante dans les salles obscures – comme c’est le cas dans Le Meilleur des Mondes (1932) d’Aldous Huxley – peut-être les spectateurs pourront-ils alors plonger dans les méandres odorants des songes représentés à l’écran. Alors toutes les roses, toutes les jonquilles, toutes les fleurs rêvées par le cinéma retrouveront leur parfum.

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Mon journal de rêves (Partie III)

Dans cette série, découvrez le journal de rêves d’un personnage dont les songes sont régulièrement traversés d’effluves. Déambulez ainsi, au fil de ses entrées, dans l’inconscient mystérieux d’une rêveuse olfactive.

Le 1er septembre 2023

Ces dernières nuits mes rêves ont été traversés par de multiples parfums. C’est comme si une porte s’était ouverte dans mon cerveau, libérant des sensations enfouies, des couleurs invisibles dont j’ignorais qu’elles dormaient en moi. De plus en plus je suis capable de me souvenir à la fois des odeurs et des images, comme si mon esprit apprenait à articuler ces dimensions au sein de l’état de rêve.

L’autre nuit j’ai été transportée dans une forêt ancienne et sombre, où les séquoias géants semblaient toucher le ciel et l’air était empli de leur arôme sauvage. Cette vibration boisée peu à peu s’est transformée, et avant même que je ne comprenne que l’encens avait pris le pas sur le bois, la forêt avait laissé place à une immense cathédrale. Les arches et les colonnes de pierre avaient remplacé les arbres, et les volutes qui montaient des encensoirs brouillaient l’atmosphère lourdement parfumée. Je me suis réveillée émue au souvenir d’un lointain voyage à Séville où toutes les églises laissent échapper cet austère parfum de résine brûlée.

Je suis impatiente de découvrir quelles nouvelles aventures olfactives m’attendent dans les nuits à venir !

Le 6 septembre 2023

Chaque nuit désormais, mes rêves sont un kaléidoscope d’odeurs. Hier, alors que je m’endormais, l’odeur fraîche et vivifiante de la pluie est apparue, alors que je me trouvais dans un lieu fermé que je ne connaissais pas. Aux gens qui tentaient de me parler, je répondais inlassablement : “Vous ne sentez pas la pluie?” et tous s’éloignaient sans répondre. Je comprenais qu’ils me trouvaient étrange, dérangée peut-être.

L’odeur mouillée accaparait tant mon attention que je ne remarquais pas la faille béante au milieu du grand hall où je me trouvais. Une gare peut-être. Je trébuchais et ma chute dans le fond de cet abysse me réveilla en sursaut, le cœur battant. La nuit était encore noire et je finis par me rendormir. 

Les contours du rêve dans lequel je replongeais étaient plus flous, plus inquiétants. Un parfum de fumée, traînant et écrasant, me prenait à la gorge, et avec lui un sentiment de désespoir. Cette sensation m’a poursuivie quelques instants au réveil, au point que j’ai vérifié que je n’avais rien oublié sur le feu la veille…

Le 15 septembre 2023

Hier soir, alors que je m’endormais, je m’attendais à être enveloppée par les fragrances qui tissent désormais régulièrement la trame de mes songes. Je rêvais de la journée qui venait de s’écouler, un de ces rêves si réaliste qu’on pourrait le confondre avec la vie éveillée. Aucune senteur cependant ne flottait dans l’air. J’errais dans ma journée comme dans un paysage muet, cherchant désespérément à percevoir le moindre parfum, la moindre trace d’une odeur. Ma propre maison dans ce rêve me semblait étrangère, hostile.

Au fur et à mesure que la journée passait, que je croisais des personnes familières, que j’accomplissais des tâches quotidiennes, je sentais grandir un sentiment de profond désarroi, comme si une partie essentielle de mon monde intérieur m’avait été arraché. En me réveillant, ce sentiment de perte m’a submergée, au point que j’ai mis plusieurs minutes avant de me rendre compte que ma gorge était douloureuse et mon nez bouché. Le premier rhume de l’automne.

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Sentir avant de naître

Saviez-vous que l'odorat est l'un des premiers sens à être pleinement fonctionnel chez le fœtus ? Nous sentons bien avant de naître, et nos préférences olfactives se forgent dès le ventre de notre mère !

À la fin des années 1990, certains chercheurs ont commencé à documenter la capacité du fœtus humain à percevoir les odeurs in utero. Nous savons désormais que le système olfactif s’ébauche dès le début du premier trimestre de grossesse. Il commence à être visible après seulement 9 semaines, lorsque le fœtus ne pèse que 2 grammes, et à partir du 6ème mois de grossesse, le bébé commence à percevoir et à mémoriser les odeurs à travers le liquide amniotique.

Chez l’adulte, les molécules odorantes sont transportées par le souffle vers la cavité nasale où se situe la muqueuse olfactive. Là, nos neurones olfactifs sont en contact direct avec l’environnement extérieur, uniquement protégés par un gel aqueux appelé mucus. Pour que nous les détections, les molécules odorantes doivent impérativement traverser ce mucus, ce qui signifie que, contrairement aux idées reçues, les odeurs peuvent se propager dans les liquides et pas seulement dans l’air. C’est pourquoi le liquide amniotique peut facilement transporter des odeurs jusqu’à la muqueuse olfactive du fœtus.

L’alimentation de la mère influence les préférences olfactives et gustatives avant même la naissance du bébé – mais aussi après, via l’allaitement. Certains arômes – comme l’ail, le cumin, le fenouil, le curry, la carotte, le fromage, etc. – se transmettent particulièrement bien de la mère au fœtus. Après quelques semaines d’expositions répétées à certains éléments consommés par la mère, le fœtus développera ainsi ses premières préférences olfactives. La réactivité olfactive a par exemple été évaluée chez des nouveau-nés nés de mères ayant consommé ou non un arôme anisé pendant leur grossesse. Les deux groupes de nourrissons ont ensuite été suivis pour repérer les marqueurs comportementaux d’attraction et d’aversion lorsque exposés à l’odeur d’anis. Or les nourrissons nés de mères consommatrices d’anis ont montré une préférence stable pour les odeurs anisées au cours des premiers jours de leur vie, contrairement aux autres.

Un nouveau-né est également capable de reconnaître sa mère à l’odeur de sa peau et de son lait bien avant de pouvoir reconnaître pleinement son visage, car sa vue n’est encore que peu développée. Cependant, au fur et à mesure que l’enfant grandit, sa sensibilité olfactive a tendance à diminuer si elle n’est pas entraînée. C’est pourquoi l’éducation aux odeurs n’est pas à négliger, non seulement dans l’enfance mais aussi tout au long de notre vie !

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